EDITO
Dans ce numéro, une grande toile d’Inès Di Folco Jemni actualise le thème de Saint Georges et le dragon ; les sculptures de Nina Jayasuriya se situent au seuil des pratiques domestiques et religieuses ; finalement, Lou-Maria Le Brusq élargit par l’écriture l’expérience de l’une de ses peintures.
Le lien aux histoires de famille, aux origines et aux sources multiples réunit les œuvres de ce numéro. Elles partagent l’élan d’actualiser l’important bagage culturel qui déborde chacune des pratiques des trois artistes.
À bientôt pour le cinquième numéro.
Depuis Byzance, la représentation de la légende de Saint Georges et le dragon a parcouru les siècles. Depuis Uccello (vers 1470) jusqu’à Kandinsky (1911), en passant par Raphaël (1506) ou Maurice Denis (1893), le thème a été repris par de nombreux artistes. Le dynamisme de l’action représentée ainsi que la richesse symbolique de la figure du chevalier, de la princesse et du dragon dans un possible paysage hors ou dans le temps a attiré les peintres et leurs commanditaires au long de l’histoire.
Inès Di Folco Jemni livre une version de Saint Georges et le dragon qui rappelle particulièrement la toile de Rubens (1606 – 1608). L’œuvre d’Inès est présentée suspendue au plafond sur une toile de grand format sans châssis. Ses tons terreux se diluent et laissent apparaître la couleur crue de la toile. On devine encore les traits en fusain de l’ébauche initiale. Il s’agit en effet d’un thème lavé par le temps, les migrations culturelles et la suite des époques.
Le chevalier avec une auréole fleurie a une apparence androgyne, son armure affiche un cœur ardent et son visage semble triste au moment de transpercer la bouche du démon à queue de serpent. Le démon ailé lève la main gauche et paraît frôler la jupe rouge de la femme. Celle-ci, torse nu, affiche la paume de ses mains pour montrer son souhait que l’action s’arrête. Il pourrait s’agir aussi d’un souhait de faire un « arrêt sur l’image » comme peut le ressentir l’artiste devant une vision à peindre. L’image, arrêtée, dénonce la violence.
Ici, Inès Di Folco Jemni appelle dans son univers une scène qui vient s’ajouter de façon cohérente à son corps de travail, nourri de sources de cultures diverses, de littérature et de poésie, ainsi que par son histoire personnelle et familiale.
Le combat contre le dragon a été lu comme une allégorie de la victoire de la foi chrétienne sur le mal et, dans un contexte humaniste, comme une lutte intérieure de l’être humain contre ses propres peurs, instincts ou contradictions*. La relecture critique du thème ici proposé interroge le mythe guerrier masculin, la figure héroïque ou coloniale.
Dans les œuvres d’Inès, on devine des couches très anciennes de sens qui se superposent. C’est le cas, par exemple, de Yemaya où, par ailleurs, on remarque une petite citation du Saint Georges du côté droit de la toile. La cavalière est un motif récurrent dans l’œuvre d’Inès. Dans ce dessin sur papier, le fond doré rappelle les représentations byzantines du thème.
Dans sa complexité, ce Saint Georges et le dragon fait voyager dans le temps et les cultures et peut nous faire immerger à l’intérieur de nos propres peurs.
Cette peinture s’inscrit aussi dans l’effort et le besoin d’une réécriture de l’art critique face au regard masculin qui domine des siècles durant en Occident.
*Didi-Huberman G, et al., Saint Georges et le Dragon : Versions d’Une Légende, Éditions Adam Biro, Paris, 1994.
Subtil et chargé d’ironie, le travail de Nina Jayasuriya se réfère à des histoires et des traditions à la fois personnelles et collectives. Dans ses œuvres en céramique, ses peintures, ses dessins ou ses objets récupérés, elle explore l’hybridation d’iconographies occidentales et de l’Asie du sud. Ainsi, l’Espagne paysanne de sa grand-mère se mêle à ses origines familiales sri-lankaises pour créer des formes qui témoignent de son syncrétisme culturel.
Des meubles en bois, un canapé, entre autres éléments domestiques et quotidiens, cohabitent avec des objets liés à la spiritualité, tels que des bouteilles d’eau bénie ou des bâtons d’encens. Ils sont présentés dans un registre qui évoque autant la maison que le temple. Grâce à la création de nouveaux objets et à leur exposition, Nina Jayasuriya rend publics ces deux lieux de rencontre sociale qui sont attachés, dans un contexte laïque, à la sphère de l’intime.
Nina Jayasuriya rend publics deux lieux de rencontre sociale qui sont attachés, dans un contexte laïque, à la sphère de l’intime.
Dans La victoire du soleil, un couple d’enfants en grés peint en noir se tiennent debout sur un meuble en bois. Torse nu, les bras soulevés à la hauteur des épaules, ils semblent faire leurs premiers pas.
Ils pourraient être des jumeaux ou des jumelles, tant leurs traits se ressemblent. L’un d’entre eux sourit légèrement. Il pourrait s’agir alors de la représentation d’une même figure à deux moments différents ou bien d’une allégorie de la joie et la tristesse, une référence à la jeunesse ou à l’enfance.
La forme monochrome de ce couple presque identique se rapproche du signe, on y voit le générique de l’enfant. Malgré leur ressemblance, ils éveillent l’imaginaire du double, de la dichotomie. Ils nous font penser à Bacchus et Apollon, à Caïn et Abel, à Romulus et Rémus ainsi qu’à bien d’autres couples d’enfants ou d’angelots présents dans les mythologies de diverses traditions.
On peut avancer et contourner les deux sculptures pour essayer de comprendre la totalité de leurs formes et le sens de leur présence. C’est alors que l’on découvre des éléments qui échappent au premier regard.
Il faut prendre un moment pour les observer et saisir les détails de leurs corps. Les traits qui forment leurs visages rappellent les deux dimensions d’un dessin sur papier. Ensuite, on peut avancer et contourner les deux sculptures pour essayer de comprendre la totalité de leurs formes et le sens de leur présence. C’est alors que l’on découvre des détails qui échappent au premier regard.
Des éléments cachés qui ne sont pas dévoilés immédiatement sont en effet nombreux dans ses œuvres. Ici, on découvre quelque part, dans le socle/meuble sur lequel se tiennent les enfants, une petite carte en cuir tatoué où l’on peut identifier l’image des deux enfants sous un grand soleil. Il s’agit de l’arcane XIX du tarot de Marseille : le Soleil (Suriya en singhalais). Cette carte donne de nouvelles pistes pour saisir une œuvre qui porte comme titre la traduction en français du nom de famille de l’artiste : Jayasuriya. Il s’agit probablement d’une œuvre-signature, d’une importance particulière dans l’ensemble de ses productions.
Sapattu est une installation composée de chaussures à taille réelle en grès émaillé dispersées au sol. Cet ensemble suggère la présence d’un groupe de personnes réuni pour un événement, comme un dîner de famille ou une prière dans un lieu de culte. Ici et là certaines marques commerciales se laissent reconnaître. L’émail qui les recouvre rappelle leurs couleurs d’origine, alors que leur brillance évoque les plaisirs de la consommation de masse. Pourtant, ils ne semblent pas neufs et montrent les marques d’usure comme si l’on venait à peine de les enlever après une longue journée. D’ailleurs, les traces du travail manuel de la terre sont visibles dans une tentative d’appropriation de l’objet par le corps en opposition au caractère industriel et impersonnel des objets d’origine. Ce sont des pièces fragiles, qui montrent clairement les traces du travail manuel, unique.
Le commentaire ironique sur la commercialisation de la culture dans les œuvres de Nina Jayasuriya est accompagné de l’exploration de l’idée d’une transmutation alchimique entre le profane et le sacré, le précaire le précieux. Ainsi, son travail invite à une réflexion aujourd’hui urgente et nécessaire sur l’intime, le spirituel et les formes du multiculturalisme.
AA.
« Il y a peut-être plus de visages dans mes poèmes que dans mes peintures. »
Le Brusq LM, Malédiction, recueil de poèmes, RAG Éditions, 2024
Lou-Maria Le Brusq mène en parallèle une pratique d’écriture, de peinture et d’édition. Pour cette carte blanche, elle publie un poème et choisit un pastel sur papier. Plus qu’explorer les relations entre l’œuvre peinte et le texte, il s’agit d’ouvrir une fenêtre sur deux modes de création étroitement liés dans son univers d’images.
