Nº3・Décembre 2022

EDITO

Dans le troisième numéro de PAUSE les paysages sombres de Raphaëlle Bertran sont sublimés de détails inachevés de scènes diverses de violence, de sexe ou de mort.

Les sculptures de Frederik Exner nous confrontent à un univers hybride humain-animal qui rappelle les ornements en pierre des premières architectures gothiques.

Finalement, des images successives des œuvres de Boris Kurdi donnent un aperçu d’une pratique prolixe du dessin, teintée d’anarchisme et baignée d’un humour à la Monty Python.



À bientôt pour le quatrième numéro.


Ananay & Anastasia

Raphaëlle Bertran, La Chute, 2020
Raphaëlle Bertran, La Chute, 2020, peinture à l’huile / bombe, 300 x 200 cm, exposition « Pleins Feux », La Chapelle de Clairefontaine, France, Photo : Bertrand Huet / Tutti

Chaque peinture semble une partie d’un même territoire large, sombre, brumeux et ponctué de zones escarpées ou d’astres dont la lumière menace de disparaitre.

Les paysages de Raphaëlle Bertran invitent à faire un pas en arrière. Il est nécessaire de reculer à une distance suffisante, comme le font quelques peintres au travail afin de saisir l’ensemble de la toile. Ceci n’est pas dû seulement au grand format de certaines de ses peintures de la série Soleils. On doit s’éloigner aussi pour saisir l’ensemble des paysages dont l’horizon est situé très haut. Chaque peinture semble une partie d’un même territoire large, sombre, brumeux et ponctué de zones escarpées ou d’astres dont la lumière menace de disparaitre. On est attirés par les détails. Il faut alors s’approcher afin de saisir les scènes éparses dans ce vaste pays :

Des chiens de chasse entourant une proie, des rats qui dansent en rond comme en bacchanale, un torero en pleine corrida, une silhouette au loin, presque évanouie, sortie de L’Âge d’or de Cranach. Des chevaux westerns en fuite, des incendies, une baigneuse, des villages perchés sur des rochers, des batailles. Un cercueil, la silhouette d’un corps gisant au sol comme le premier raccourci de Paolo Uccello, un détail d’une estampe érotique japonaise, une vieille église et des corbeaux qui survolent cet archipel baigné dans une mer obscure qui nous renvoie hors du temps. 

Raphaëlle Bertran, We can’t see the sun anymore, 2020
Raphaëlle Bertran, We can’t see the sun anymore, 2020, huile sur toile / bombe, 195 x 130 cm, exposition « Pleins Feux », La Chapelle de Clairefontaine, France, Photo : Bertrand Huet / Tutti

Cette série est habitée par des êtres et des scènes inachevés. Leurs contours restent à moitié peints, ce qui augmente l’effet de vision incomplète dans un paysage brumeux et active aussi l’esprit qui s’obstine à relier les points et à remplir le vide.

Raphaëlle Bertran, We can’t see the sun anymore (détail), 2020
Raphaëlle Bertran, We can’t see the sun anymore (détail), 2020

Les déserts sombres s’étendent dans la continuité de cette série volontairement hermétique qui rappelle le romantisme noir de Goya ou Victor Hugo. Ces déserts apocalyptiques se dressent comme un archipel d’images nourries de nombreuses références provenant de la littérature, du cinéma, de la philosophie des pulsions et du tragique (Nietzche, Bataille ou Blanchot) ainsi que de l’iconographie du supplice, du martyre et des passions exacerbées. 

Raphaëlle Bertran se sert de la peinture à l’huile et à la bombe et de pochoirs pour composer ses paysages directement sur la toile, sans dessin préalable. Les îlots à des échelles et dimensions variables sont parsemés sur un fond obscur et ne répondent pas à un seul point de fuite. Ces grands écarts confèrent à l’ensemble un caractère onirique. 

Dans une atmosphère similaire à celle que Mary Shelley crée pour accueillir Frankenstein, on retrouve face aux peintures de Raphaëlle Bertran une sensation de désarroi et d’abandon produite par la multiplicité de fragments reliés et en même temps éloignés par une mer de brume.

 

AA.

Raphaëlle Bertran, Le chevalier Content, 2020, huile sur toile / bombe, 230 x 230 cm, exposition « Pleins Feux », La Chapelle de Clairefontaine, France, Photo : Bertrand Huet / Tutti

Les sculptures de Frederik Exner sont peuplées de personnages humanoïdes aux traits d’amphibiens, de reptiles ou d’oiseaux. Le béton, l’argile, le chewing-gum, la résine ou le fil métallique comptent parmi les matériaux dont il se sert pour donner forme à ses œuvres. 

Les êtres hybrides de son univers semblent hérités de l’antiquité ou inspirés des bestiaires médiévaux. Ils surgissent sur un haut relief ou parfois sont l’objet d’un processus de modelage en argile ou bien sculptés sur le bois. À partir de ses mondes remplis de scènes ambiguës proches aux mythologies de diverses cultures, il puise les formes de ses pièces. Celles-ci deviennent tantôt la porte, tantôt un fragment d’un ensemble que lui seul, comme un messager, peut offrir et rendre visible.

Frederik Exner, Ladle, 2021
Frederik Exner, Ladle, 2021, terre cuite, cire, chewing gum, 31 x 12 x 9 cm

Ladle est une louche en terre cuite et cire à manche en forme de rat. Le rat, à la fois outil et être sculpté, s’abreuve lui même du contenu mystérieux qu’il offre. Qui pourrait boire ce liquide pollué en essence ? L’image évoque la peste, l’idée de contamination et en même temps le geste de se nourrir, vital et nécessaire pour les êtres humains. Les contradictions, les oxymores comme celui exprimé par cet objet sont souvent présents dans ses oeuvres.

Qui pourrait boire ce liquide pollué en essence ? L’image évoque la peste, l’idée de contamination et en même temps le geste de se nourrir, vital et nécessaire pour les êtres humains.

Il est rare de trouver un corps humain non hybride dans le travail de Frederick Exner. Resinhead est un personnage taillé au bois. Depuis les trous qui forment son visage sortent des gouttes de sève jaunâtre. Son corps massif est entouré d’un grillage de fils métalliques incrustés dans le bloc en bois. Les points de rencontre entre le bois et le métal paraissent des blessures d’où coule à nouveau la sève. Sur la partie inférieure s’ouvre une chambre minuscule de forme rectangulaire. Telle une prédelle1, cet espace présente des personnages sculptés en cire de couleur rose. Ces personnages en forme d’oiseaux semblent délibérer autour d’une table ou bien se rencontrer pour une cène. Resinhead évoque l’iconographie du supplice et un imaginaire du rituel où le corps et sa métamorphose seraient en jeu. 

Frederik Exner, Resinhead, 2021
Frederik Exner, Resinhead, 2021, bois, fil de metal, sève du bois, cire, brou de noix, 45 x 12 x 12 cm
Frederik Exner, Bird Bath no. 4 (détail), 2019, béton, 110 x 110 x 65 cm

Finalement, dans Bird Bath un groupe d’humains-oiseau se rassemblent autour d’un abreuvoir en forme de « fleure cadavre » (Rafflesia arnoldii)2. Les êtres modelés en haut-relief s’adaptent à la forme fonctionnelle de la structure. Ils sont attirés comme des insectes par cette fleur mortelle et se regroupent en rond, égaux et anonymes, comme les squelettes d’une danse macabre.

Frederik Exner s’intéresse à l’idée d’une matière vibrante. D’un nouveau vitalisme qui prône « l’intuition et la conviction d’une vitalité inhérente aux choses ».3

Frederik Exner, Bird Bath no. 4, 2019
Frederik Exner, Bird Bath n° 4, 2019

1. Peinture sur les panneaux inférieurs d’un retable caractéristique du XIVe et VXe siècle en Europe.

2. Espèce de plantes parasites qui possède l’une des plus grandes fleurs connues et dégage une forte odeur de charogne.

3. Vibrant Matter, A political Ecology of Things, Jane BENNETT. Durham and London, Duke University Press, 2010, 176 p

AA.

Dans ses dessins, ses vidéos et ses sculptures, Boris Kurdi paraît tisser un filet dont le maillage varie.
Formes et signes s’y retrouvent piégés, isolés.
Ils réagissent, se parent et se camouflent avant d’être figés dans le déroulement d’une multitude d’histoires nouvelles.
Dans cette imagerie en constante transformation, on retrouvera par exemple le sourire sarcastique du Jocker ou bien un escalier dont les marches se changent en dents de monstre.
L’effort d’invention se remarque dans l’ensemble de cette activité sans permis; propre à la fantaisie et à certains engagements sociaux.

Boris Kurdi

Sélection de dessins realisés entre 2020 et 2022, graphite, crayon, et techniques mixtes sur papier, dimensions variables (entre 7 x 14 cm et 30 x 42 cm)

Nº3・Décembre 2022