Nº2・Août 2021

EDITO

Dans le deuxième numéro de PAUSE, les peintures d’Annabelle Agbo Godeau questionnent l’image et la représentation de la femme. Les sculptures de Max Coulon révèlent l’ambiguïté et l’équilibre risqué des jeux d’enfants. 

Pour finir, un texte issu d’une performance et le détail d’une sculpture de Marianne Dupain nous amènent dans l’univers du sport. 

À bientôt pour le troisième numéro.

Ananay & Anastasia

Annabelle Agbo Godot, House of wax, Huile sur toile, 130x90cm, 2020.
Annabelle Agbo Godeau, House of wax, 2020, huile sur toile, 130x90 cm

La lumière hypnotique, aux différentes nuances de bleu, traverse les peintures d’Annabelle Agbo Godeau. Elle fait penser à la lumière bleue de l’écran — claire, vibrante et électrique.

La lumière hypnotique, aux différentes nuances de bleu, traverse les peintures d’Annabelle Agbo Godeau. Celle-ci fait penser à la lumière bleue de l’écran — claire, vibrante et électrique. Annabelle travaille les sujets de ces peintures lentement, couche par couche, en superposant des fragments et des images. Son œuvre tantôt sédative, tantôt mélancolique est inspirée par des représentations de la femme collectées à partir d’émissions de télé-réalité, de journaux, du cinéma ou de clips musicaux.

Painting by Annabelle Agbo Godeau, peinture de Annabelle Agbo Godeau.
Annabelle Agbo Godeau, Miharu, 2020, huile sur toile, 24x16 cm
Painting by Annabelle Agbo Godeau, peinture de Annabelle Agbo Godeau.
Annabelle Agbo Godeau, Ziegfeld, 2020, huile sur toile, 21x16 cm
Painting by Annabelle Agbo Godeau, peinture de Annabelle Agbo Godeau.
Annabelle Agbo Godeau, Bel Air, 2020, huile sur toile, 18x14 cm
painting by Annabelle Agbo Godeau, peinture de Annabelle Agbo Godeau.
Annabelle Agbo Godeau, Liz, 2020, huile sur toile, 24x16 cm

Des images de muses castratrices, de déesses superstar, de femmes répugnantes et de celles qui sont obsédées par les hommes émergent sur les médias sociaux et divertissants. Ces typologies des personnages fictifs construites à partir de récits sexistes et imposés nous hantent à travers l’écran, en espérant de s’incarner dans la vraie vie. C’est justement dans ce catalogue de rôles féminins que l’artiste pioche pour déconstruire leur contexte visuel stéréotypé.  

Annabelle sélectionne des fragments et des scènes précis de leurs histoires qu’elle dispose sur les plans aplatis de ses œuvres. L’artiste s’imprègne de la fragmentation omniprésente de notre perception provoquée par les machines d’enfermement, telles que les réseaux sociaux ou la télévision. Chaque peinture fonctionne comme un zoom in sur un ou plusieurs détails d’une narration.  Alors que les protagonistes de ses œuvres semblent être coincés dans leurs pseudoréalités, se révèlent des messages ambigus en forme de titres, de sous-titres ou d’inscriptions : « A SPECTACULAR  WOMAN! », « N’attendez pas la fièvre », « L’essentiel est de s’offrir à un moment donné ». Ces slogans accrocheurs à vocation quasi publicitaire soulignent l’impotence des personnages principaux qui se produit aussi dans les positions des corps ou dans les expressions des visages.

Nous sommes attirées par la beauté de ces femmes sublimes au regard perdu. Captivées dans un monde complètement virtuel, ce sont des créatures anormales, des monstres presque, produites par une agence de marketing et par l’industrie du divertissement. Les écrans bleus d’Annabelle Agbo Godeau laissent transparaître leur nature humaine et attristée. Leur caractère artificiel se dissout peu à peu dans les compositions plus espacées, parsemées par des indices picturaux ou textuels.

Annabelle Agbo Godot, N’attendez pas la fièvre, 2019, huile sur toile, 170x160cm.
Annabelle Agbo Godeau, N’attendez pas la fièvre, 2019, huile sur toile, 170x160 cm

 « La colonne est une forme d’autorité, historiquement utilisée pour participer à la démonstration d’un pouvoir : j’ai voulu en évacuer le sérieux, en en gardant le poids.  »

Une colonne peut être assimilée à un tronc d’arbre. Structure verticale, support ou pied, elle relie le sol au plafond. 

Les Colonnes de Max Coulon sont des empilements en béton qui détachent cette forme ancienne et chargée d’histoire de sa fonction de support. Leur poids est posé au sol, mais la partie supérieure ne soutient aucune structure visible. 

Chaque pilier est formé d’un assemblage de parties en apparence disparates. Dans l’une d’entre elles on reconnait la forme de deux jambes renversées. C’est alors que l’ensemble insinue une file de personnages ; la colonne comme l’arbre, prend des allures anthropomorphes. 

« La colonne est une forme d’autorité, historiquement utilisée pour participer à la démonstration d’un pouvoir : j’ai voulu en évacuer le sérieux, en en gardant le poids. Du béton lourd comme de la pierre, pour construire ces colonnes qui donnent l’impression d’avoir été construites avec les cartons qui traînaient.  »

Max Coulon, Colonnes, 2021, 
béton, pigments, 210 cm de hauteur en moyenne

 « Je voulais créer des colonnes à l’aide d’un répertoire de gestes, avec la simplicité d’un empilement d’enfant. Je voulais rester fidèle à l’austérité classique de la colonne. »

Max Coulon se sert du béton moulé, d’objets trouvés d’époques diverses, en pierre ou en plastique et aussi du bois pour donner forme à des figures souvent hybrides humain-animal.

Max Coulon, Schritt, 2021, bois de hêtre et d'acacia, 226 cm
Max Coulon, Schritt, 2021, bois de hêtre et d'acacia, 226 cm

À la hache ou à la tronçonneuse, il sculpte ce dernier matériau proche selon ses mots du corps humain et du corps animal. Ainsi, il donne vie aux personnages qui semblent appartenir à une scène de théâtre ou bien à des jouets pour enfants.

« C’est par le bois que j’ai abordé la sculpture figurative, d’abord guidé par le sentiment qu’avec ses veines et ses nœuds, son sens et sa complexité, il est la matière la plus proche du corps des humains et des animaux. »

L’échelle de ses œuvres varie entre le gigantesque qui double la taille humaine et le minuscule. Les jambes renversées de ses Colonnes se trouvent à nouveau dans Schritt cette fois les pieds au sol, en bois et à grande échelle. Comme les colonnes, les jambes ne soutiennent pas un corps visible. Les sculptures de Max Coulon « théâtralisent leur environnement et font de nous les acteurs de leur présentation »*

Twisted horse est un petit jouet en plastique rouge, coupé en deux de façon transversale et symétrique puis renversé « comme une figue mûre. » On reconnait la forme sans tête de l’animal qui garde ses quatre points d’appui. Sa tête est devenue la jonction entre les deux hémisphères du corps. 

La violence du geste de coupe et de renversement contraste avec la douceur des univers enfantins. C’est une douceur ambiguë, présente dans plusieurs de ses œuvres, qui prend en compte la cruauté qu’il peut y avoir dans un jeu d’enfant. 

Devant les sculptures de Max Coulon on peut identifier l’opposition entre ces deux forces : douceur et cruauté. C’est un contraste qui amplifie le pouvoir narratif d’une œuvre, imprévisible et riche en contrastes.

Max Coulon, Twisted Horse, 2020, jouet en plastique
, 15 cm au garrot

*Sur Soft Toilet (1966) de Claes Oldenburg dans Rosalind Krauss, Passages, une histoire de la sculpture de Rodin à Smithson, 1977, Macula

Marianne Dupain vient d’une famille proche de la pratique du sport de haut niveau. Ayant elle-même pratiqué une activité sportive de manière soutenue pendant une partie de sa vie, elle s’approprie cet univers avec une certaine nostalgie. Comme une observatrice privilégiée, elle arrive à traduire dans ces œuvres souvent performatives un amour teinté d’une parodie douce. Protège-dents est un texte issu d’une performance présentée à plusieurs reprises à la Comédie de Caen – CDN de Normandie et à l’-ÉSAM Caen/Cherbourg depuis 2019. Il est déclamé avec un protège-dents en bouche -de ceux utilisés habituellement pour la pratique de la boxe ou du rugby :

Marianne Dupain, Protège-dents, 2019, texte performé

La sculpture accompagne la pratique de la performance de Marianne. Après le texte Protège-dents, on finit cette PAUSE avec un détail de Soins, une sérigraphie sur papier maintenue au mur par un tube d’acier et d’aluminium, un petit rouleau de latex et un collier de serrage. À la ligne claire, sérigraphiés, des dessins reprennent les formes des protège-dents. Le tube, perforé, évoque une béquille. L’empreinte en latex d’un morceau de papier bulle vient rencontrer le papier et le tient délicatement contre le mur.

Marianne Dupain, Soins (détail), 2019 sérigraphie sur papier, latex, acier, aluminium, collier de serrage Photo : Michèle Gottstein
Nº2・Août 2021